Tabula rasa

22.2.15

Férale

Enfant, je ne veux jamais dormir. Le lit est le territoire des rires, des tentes montées sous les draps, des matelats où rebondir. Je scrute le ciel nuit et jour. La lente et douce rotation des nuages me fascine. Comme les jupes des filles. Tout ce qui virevolte à vrai dire. Je danserai, c'est sûr. C'est la seule façon de faire que tout soit une fête lorsque l'occasion vient à manquer. Je m'invente des scènes dans la cour, dans le salon, sur les bancs du lycée. Petit bouffon ressuscité à l'université. Où étais-je donc passée toutes ces années.
Enfant, je suis timide. Je me construis en champ de bataille, je fais silence entre deux guerres parentales. Où vont-ils, ceux qui désertent le navire. On m'oublie dans la maison d'à côté, à la sortie de l'école, probablement qu'on m'enterre avec lui. Je disparais un vendredi. C'est l'hiver. On prépare Noël, on contemple la place laissée vide à table. Tu avais promis d'être là en février. J'arrête de danser.
De la suite, je ne garde pas grand souvenir. J'amorce la descente. A défaut d'une place où être, je me retranche dans l'endroit le plus invisible. Parfois, je crie plus fort que leur indifférence. Petit animal aux rugissements inaudibles, ridicules. Je tape des pieds. Je donne des coups de poings dans les murs infranchissables. C'est l'intériorité qui s'effondre en château de cartes.
Adulte, je suis une enfant. J'édifie sur des sables mouvants. Entre impulsion et rempart. Jeter le trouble pour ne pas se faire voir. Va-et-vient pour ne pas se montrer complètement. Sous le meilleur jour, encore incertain. J'attends que la porte s'ouvre. J'attends de retourner à mon état sauvage dans le plus grand dénuement.

Dustin O'Halloran, We Move Lightly |